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42 - Fragments 51-1

La sagesse des hommes

Malheureusement ce sont les guerres et les grandes catastrophes qui ont toujours su illustrer les modèles de préfinancement de l’économie. Comme ci des cycles naturels pesaient sur le développement de l’humanité. Cycle du marché : Les agents organisent les marchés. Les marchés accentuent les écarts de productivité. Les cohésions s’effondrent. Des ordres communautaires resurgissent : Cycle de l'Etat. Hier encore, les guerres provenaient du protectionnisme des Etats. Les échanges internationaux furent libérés. Vint la mondialisation, et sa première guerre. Il serait, certes, malhonnête, de réduire à cette dimension économique les événements que nous traversons mais il serait tout aussi frauduleux de l’occulter et d’en refuser les conséquences.
 
La dispersion des revenus.
La globalisation a récemment écrit le théologien américain William Cavanaugh : « a exacerbé l’insécurité et les conflits d’intérêts, quand elle ne les a pas suscités, en provoquant à la compétition des régions du monde géographiquement séparées les unes des autres. Le libre échange, par exemple, que l’on présente comme une stratégie bénigne, censée assurer le développement des nations au moyen de la compétition économique, respire la violence et pourrait bien ouvrir la voie à une guerre économique de tous contre tous. Ce qui marquerait la fin des Etats-nations, dont les définitions spatiales ont déjà été largement effacées par l’économie moderne, et leur cohésion minée par l’exploitation des différences même des Etats (1)».
La thèse des liens, fussent-ils indirects, entre terrorisme et pauvreté, n’est  guère présentable. Pourtant il devient timidement admis qu’il n’est pas possible, à long terme, de priver des milliards d’hommes de la prospérité sans générer un terreau de violence. »  Le Président de la Banque Mondiale, James Wolfensohn, rappelait récemment que «des études approfondies nous enseignent que les guerres civiles ont souvent été le fruit, non pas tant de la diversité ethnique - le bouc émissaire habituel - que d'une multiplicité de facteurs, au centre desquels, il faut le reconnaître, figure la pauvreté. » Il est impossible, écrit-il, « de prévenir les conflits et d'instaurer la paix sans stratégie de promotion de la cohésion sociale.»
La Banque mondiale estime, par ailleurs, que les événements et les suites des attentats perpétrés le mardi  11 septembre 2001 aux Etats-Unis pèseront sur la croissance des pays en développement (PED) condamnant à la pauvreté jusqu'à 10 millions d'êtres humains supplémentaires, notamment en Afrique, élevant les coûts, et réduisant l'activité économique et le commerce mondial. Les investisseurs risquent de fuir les zones instables  et leur poids dans les PED, déjà faible mais en légère croissance, de diminuer et de se concentrer sur des pays plus sûrs. Depuis le 11 septembre, beaucoup de contrats à terme sur des produits agricoles ont accusé des baisses conséquentes qui risquent de se traduire par une diminution des prix de vente des produits agricoles.
Ensuite, la forte contraction des importations américaines devrait entraîner une partie du monde dans la crise (Asie, Amérique latine). L'Europe, particulièrement ouverte sur l'extérieur (les exportations représentent 17 % du PIB de l'UEM en 2000) est aussi sensible aux fluctuations de la demande internationale qui devrait se rétracter.
Dans ce contexte, la Banque mondiale préconise d'accroître l'aide étrangère mondiale et de continuer à abaisser les barrières commerciales. Cette aide représentait 240 milliards de dollars en 2000 et pourrait chuter à 160 milliards. Elle ne représente que 0,22 % du PIB des pays de l'OCDE bien loin des 0,7 % promis par les pays industrialisés.
Les Etats-Unis jugent cependant sévèrement les recommandations de la Banque Mondiale, également soulignées par le FMI sur les conséquences d’un ralentissement de la crois-sance sur les PED. Ils accusent notamment son président, James Wolfensohn, de trop favoriser la politique de développement au détriment des politiques de croissance, et apprécieraient, sans doute, son départ.
 
Un soutien mondial à l'économie entre la carotte et le bâton
Quoiqu'il en soit, les événements aggravent la discrimination  des aides. Le FMI a ainsi été prié par se principaux Etats actionnaires, notamment les Etats-Unis, de soutenir les Etats alliés. Dès le 26 septembre, le Pakistan a ainsi bénéficié d’un nouveau prêt de 135 millions de dollars et d’un probable rééche-lonnement de sa dette de 38 Milliards de dollars. Le budget américain consacre aussi 50 millions de dollars pour aider ce pays en oubliant les sanctions liées à la reprise de ses essais nucléaires. L'Union européenne (UE) entend également augmenter les exportations de textiles pakistanais d'un milliard d'euros sur les quatre prochaines années. Avec les 135 millions. de dollars du FMI, 50 millions d’euros de l’UE, 40 millions de dollars du Japon, la persistance du président pakistanais, Pervez Moucharref, à rejoindre les alliés se comprend dans un  pays qui consacre 45 % de son budget au service de sa dette extérieure (38 Mds. de dollars), et dont la croissance de 3 % en 2000 est à peine supérieure à l’accroissement démographique de 2,5 % l’an (2).
 
La relance américaine : Interventionnisme de l'Etat et politique mixte.
Ceci posé, les Etats-Unis étaient déjà en récession depuis plusieurs mois avant les attentats du 11 septembre. La production industrielle n’utilisait ses capacités qu’à 76 % en août, au terme d’une 11e chute sur un an, enregistrant son taux le plus bas depuis juillet 1983 et sa plus grande période de recul depuis 1960.
Mais, après les attentats, plusieurs mesures d'ordre budgétaire et monétaire typiques d’une politique mixte (policy mix) furent appliquées aux Etats-Unis pour soutenir l'économie.
Dès le 14 septembre, la FED encouragea les banques à accorder des crédits aux emprunteurs solvables et à modifier les termes initiaux des conditions de crédit et autres transactions, notamment l’allongement de la durée de remboursement et la restructuration de la dette.
Le 17 septembre, pour soutenir les marchés financiers, lors de la réouverture de la Bourse de New York,  la FED baissa ses principaux taux d'intérêt de 0,5 % (3 % pour le taux des Federal Funds). Cette baisse était la 8e depuis janvier et fit atteindre aux taux d’intérêt les niveaux plancher observés lors de la récession de 1992-94. Les principales Banques centrales, notamment de le BCE,  suivirent en baissant à leur tour leurs principaux taux.
Après une semaine de fermeture, la Bourse de New York réouvrit le même jour sur une baisse de 0,39 % qui atteignit 7,13 % à la clôture (8921 points Dow Jones). Pour comparatif, la chute fut de 22,61 % le lors du krach du lundi 19 octobre 1987. Mais la destruction de valeur boursière américaine atteint cependant 6600 milliards de dollars (7180 euros), selon l'agence Reuters, soit 5 fois le PIB français 2000 (3).
La FED abaissa de nouveau le 2 octobre de 0,5 % à 2,5 % son principal taux de refinancement, inférieur à son niveau le plus bas depuis 1962.Cependant, les effets de ces baisses à répétition ne seront effectifs qu’en fin 2002, voire 2003 et rappellent les baisses répétitives du taux d’intérêt de la Banque du Japon ramené à 0,25 % fin septembre. De surcroît, comme le taux nominal de l'intérêt est aux Etats-Unis supérieur à celui de l'inflation, son taux d'intérêt réel est négatif. Enfin, le Congrès américain autorisa le recours au déficit budgétaire à hauteur de 75 milliards de dollars pour financer une politique de grands travaux et des baisses d’impôt afin de relancer la consommation. 40 milliards. de dollars pour la reconstruction de New York et la lutte entre anti terroriste, 15 milliards d’aide d’urgence aux compagnies aériennes et 3 milliards. pour les pertes d’emploi consécutives aux attentats du 11 septembre.
Ces mesures contra-cycliques de relance, d’inspiration keynésienne, sont naturellement aux antipodes de la pensée libérale qui prévaut dans le monde. La crainte de nouveaux attentats et les menaces de guerre bactériologique réintroduisent l’Etat comme l’agent principal d’amortissement des crises.
En réalité, écrit Roger Boyer, l'un des fondateurs de l'école de la régulation, « depuis Ronald Reagan, les Etats-Unis ont régulièrement pratiqué des politiques keynésiennes sans le dire ». Aujourd’hui, estime-t-il, « l'économie américaine actuelle traverse une crise de régulation puisque sans une intervention massive et multiforme, le marché risque de s’effondrer (4) . »
 
Interventionnisme américain, dogmatisme libéral européen
En Europe, la crainte d’une baisse de l’activité économique de l’ordre de 1,5 % de la croissance est minimisée par celle, non moins grande, de ne pas pouvoir limiter le déficit budgétaire, comme ce fut le cas par le passé. Si 100 milliards de dollars injectés dans l'économie américaine représentent 1 % de son PIB, souligne Henri Guaino, ancien Commissaire Général au Plan, « le Pacte de stabilité adopté à Amsterdam en 1997 qui contraint les Européens à une rigueur budgétaire excessive » leur interdit le même geste (5) .  Or, une situation de quasi stagnation n'est guère compatible avec la stabilisation du taux de chômage et avec le respect du pacte stabilité budgétaire qui vise à une disparition des déficits publics européens.
De surcroît, le respect de la limitation à 3 % du PIB du niveau des déficits publics est incertain puisque la trop timide baisse des taux d'intérêt de la BCE n'offre aux Etats européens que la possibilité de laisser glisser leur déficit budgétaire pour soutenir leur économie, déplore J. Paul Fitoussi (6).  Il oppose à ce plafond de 3 % du PIB, autorisé pour les déficits budgétaires des Etats européens, par le Pacte de stabilité et de croissance adopté lors du Conseil européen d'Amsterdam de 1997, une approche structurelle du déficit budgétaire. Il s’agirait de définir les déficits autorisés en fonction de la croissance normale de long terme du pays concerné, ce qui permettrait d'en éliminer les variations conjoncturelles. Cette proposition fut  faite en juin 2001 par les Etats membres de l’Union européenne à Göteborg..
En fait, les retombées économiques de ces tragiques événements vont éprouver, dans les mois qui viennent, la pérennité du Pacte de stabilité et de croissance, modèle Amsterdam 1997, et l’indépendance de la BCE. Déjà, réunis à Gand le 19 octobre, les chefs d’Etats de l’Union européenne et les ministres des finances belge et français, D. Reynders et L. Fabius, ont invité prudemment la BCE à réduire ses taux d’intérêt face à un ralentissement économique. Ce communiqué, bien que rédigé en termes indirects, serait-il également un signe du réveil du politique ?
 
Un modèle distributif de politique mixte
Dans cette hypothèse, ne conviendrait-il pas de réactiver, au niveau européen, la proposition de Jean Marcel Jeanneney d’injecter dans le circuit économique une monnaie qui ne soit pas d’origine bancaire et n’ait pas pour contreparties des créances privées ? Monnaie qui serait distribuée directement aux résidents européens, puisque la BCE ne peut remettre de ressources à des organismes publics ni à des personnes privées qui en reçoivent d’ordinaire de l’Etat, et de façon uniforme, afin de ne pas favoriser une catégorie sociale plus qu’une autre, et de ne pas perturber les marchés (7). Cette distribution uniforme de monnaie ne devrait pas interdire, évidemment, les Etats européens de soutenir les secteurs en stagnation.
Par ailleurs, avec l’adoption de cette politique de distribution monétaire, l’Union européenne pourrait initier un mouvement de relance et de soutien à l’économie des pays fragilisés et en développement.  Comme le soulignait le fondateur de la Grammen Bank, Mohamad Yunus, les aides internationales restent inefficaces car elles sont filtrées par trop d’écrans. Par contre, la proposition de Yoland Bresson de distribuer l'aide aux pays du Tiers Monde directement auprès de chaque citoyen adulte des pays concernés, sous forme d'un revenu d'existence, d'un dividende humanitaire, annule ces niveaux d’intermédiation. Elle pourrait s’appliquer aux aides de l'Union européenne, mais également à celles du FMI et de la Banque mondiale. Ce mode de distribution directe pourrait libérer les économies et énergies locales, fixer les populations, freiner les flux migratoires (8), et établir la démocratie économique à l’intérieur de l’Union européenne comme dans les pays aidés.

 

Janpier Dutrieux

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1- William Cavanaugh, Ad Solem, 2001, cité par Chrétiens dans la Cité, N°97, 26.09.01 (26, rue Roublot, 94120 Fontenay sous bois)
2- Lors de la guerre du Golfe en 1991, L’Egypte, le Maroc et la Jordanie avaient  été pareillement récompensées pour leur alliance pro-américaine.
3- En fait, de septembre 2000 à septembre  2001, la chute des cours boursiers a atteint les 60 % sur les valeurs technologiques de la nouvelle économie de l’indice du marché américain Nasdaq, 50 % de l’indice japonais Nikkei, près de 35 % pour le Dow Jones et plus de 40 % sur le CAC 40. Sur 18 mois, ces baisses représentent près de 6600 milliards de dollars (7200 Mds. d’euros) de valeur virtuelle.
4- Roger Boyer, Le Monde du 9 octobre 2001.
5- Henri Guaino, Valeur Actuelles du 12 octobre 2001.
6- Jean-Paul Fitoussi, Le Monde du 22/09.01
7- Jean-Marcel Jeanneney, Ecoute la France qui gronde, Arléa 1995, et Fragments Diff. n°30.
8 - Yoland Bresson, Le Monde de l'économie du 13 mars 1999 et Lettre de Fragments Diff. n° 36.
 

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