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41 - Fragments 50-1

Une monnaie enracinée pour une opinion sans rivage.

 

Nous reprenons dans cette étude les analyses de Michel Aglietta, théoricien de l’école de la régulation, relatives à la fonction monétaire dans l’organisation des sociétés. Notre introduction présentera l’école de la régulation (1), elle sera suivie d’une étude empruntant des réponses de Michel Aglietta, à un entretien mené par Caroline Gerschlager (2).

Une analyse des crises : l’école de régulation

D’une façon générale, les régulations sont des mécanismes d’équilibre, naturels ou suscités, qui stabilisent et pérennisent l’homogénéité d’un système. L’école de la régulation s’est attachée à développer une théorie globale du système de régulation permettant, selon son principal animateur, Michel Aglietta, d’appréhender « la façon dont se reproduit la structure déterminante d’une société dans ses lois générales ». En d’autres termes, il s’agit d’étudier la conjonction des mécanismes participant à la reproduction d’ensemble d’un système, compte tenu de l’état de ses structures économiques et de ses forces sociales.

Sans adhérer pleinement aux théories et développements marxistes, l’école de la régulation s’est inscrite dans leur mouvance critique. Ses théoriciens ont développé une analyse spécifique qui distingue des modèles de régulation différents au cours de l’histoire, notamment la régulation concurrentielle, la régulation monopolistique, et les phénomènes d’accumulation extensive, intensive et progressive. Il s’agissait également de démontrer les capacités de renouvellement des structures de la société. A ce titre, Aglietta souligna que le capitalisme a fait preuve de fortes capacités d’adaptation en transformant son mode de régulation. Il interpréta la crise de 1929 comme une crise de la régulation concurrentielle, avec une régulation caractérisée par la flexibilité des prix, des salaires et de l’emploi. Le fordisme installa ensuite une nouvelle forme de régulation qui relança la croissance et permit de sortir de la crise. La crise du fordisme consécutive à l’émergence de nouveaux secteurs économiques (le fordisme s’applique mal aux secteurs tertiaire, quaternaire et à la nouvelle économie) obligerait aujourd’hui le système libéral à recourir à un nouveau mode de régulation.
Selon l’école de la régulation, le retour à la régulation concurrentielle comme le souhaitent les classiques ne résoudra rien. La sortie de la crise passe par la mise en place de systèmes plus flexibles de production, par la transformation de l’organisation du travail, par le développement d’une nouvelle demande et l’adaptation de l’appareil productif à la nouvelle révolution industrielle, biotechnologique, informatique, robotique et des communications.
Avec l’accroissement des écarts sociaux de ces deux dernières décennies, la pertinence de la réflexion de l’école de la régulation sur la répartition des revenus s’intensifie. N’existerait-il pas, en effet, un risque de déséquilibre structurel si la productivité de certains secteurs n’était répartie qu’entre les agents de ces secteurs, en interne, et entre leurs seuls clients, en externe ? Pour des emplois identiques, les salaires du secteur  de la nouvelle économie, par exemple, augmenteraient alors que ceux des autres secteurs stagneraient, ce qui à terme, ne pourrait que réduire la diversité des activités productives et accroître la dépendance économique (1).
Surtout, la Théorie de la régulation développée notamment par Michel Aglietta et André Orléan s’oppose à la Théorie de l’Equilibre général (TEG) des classiques, en ce sens qu’elle ne considère pas la monnaie comme neutre.
 
La monnaie, instrument de cohésion sociale

Plusieurs positions théoriques relatives à la fonction monétaire distinguent Michel Aglietta du point de vue orthodoxe de la Théorie de l’Equilibre Général.

1- Pour les représentants de la Théorie de l’Equilibre Général, notamment J. B. Say, Stuart Mill, la monnaie est une marchandise comme les autres, « qui a été mutuellement considérée par des sujets qui l’ont choisie comme étant la plus capable de réaliser efficacement les échanges résultant des prix d’équilibre ».
2- Inversement, chez Aglietta, la conception fait référence aux enseignements de l’anthropologie.  La monnaie est la résultante de l’évolution des sociétés. Elle fut conçue afin de faciliter les échanges dans les sociétés qui développèrent la division du travail. Ainsi, si la monnaie est commune à des sociétés marchandes ; « ce n’est pas la monnaie qui vient d’un développement des échanges marchands. C’est la forme marchande de la division du travail qui provient de l’arrachement des individus à l’englobement statutaire grâce à la monnaie. »
Dans les sociétés où la division du travail a cloisonné les activités, la monnaie, interprétée comme « une mutuelle reconnaissance des dettes entre les individus et la société », est un instrument de cohérence sociale.
C’est l’existence de cette dette réciproque et permanente qui crée du lien social. En effet, la  création monétaire (ou naissance de la dette), intervient quand l’agent (ou la société)  qui n’a pas encore produit est en état de le faire. La destruction monétaire (ou extinction de la dette) intervient quand l’agent (ou la société) a consommé les biens produits.
On voit ainsi que « la monnaie est un opérateur de cohérence sociale puisque, d’un côté, l’initiative monétaire (création monétaire) passe par une dette qui est une anticipation de la capacité à faire reconnaître le produit de son travail, et d’un autre, l’extinction de la dette résulte de la vente des produits dans la mesure où elle confirme cette anticipation. (…)  C’est une dette de chacun vis à vis de la société dans son ensemble. C’est une dette qui désigne un mode d’appartenance spécifique des individus à la société. Le règlement de la dette grâce aux ventes coupe le lien mais permet la relance de la division du travail grâce à l’engagement dans d’autres activités qui suscite d’autres dettes. »
C’est en éteignant la dette, en revenant à son émetteur que la monnaie va créer de la valeur. C’est en effet l’acte de paiement qui va déterminer la valeur (ou la non valeur), couper le lien en annulant la dette.
Ainsi, la dette doit toujours être analysée dans les deux sens, l’aller et le retour. Le retour peut, en effet, être contrarié, puisque les rapports marchands peuvent ne pas se superposer aux besoins de la société, voire les contredire. La cohésion sociale se manifestera donc ici, a posteriori, par l’extinction des dettes. Dans le cas inverse de mévente, ce sera « un acte de sanction a posteriori, voire d’exclusion. (…) La monnaie est à la fois, par conséquent, une cohérence et une menace pour la société parce qu’elle tend à exclure. »
Dans une théorie alternative de la monnaie, souligne Aglietta, il conviendrait de prendre en compte la double exigence d’inclusion et d’exclusion qui dépend d’une part, des conditions d’accès à la monnaie, et d’autre part, des conditions de règlement des dettes. Ce qui tend à démontrer l’importance qualitative du circuit monétaire.
 
« Comme l’ensemble des dettes en voie de règlement et de renouvellement permanent exprime l’appartenance des individus à la société prise globalement, le pôle social est occupé par une institution centrale chargée d’établir les conditions générales dans lesquelles la monnaie est émise et les dettes sont réglées. »  Cette conceptualisation de la monnaie est très différente de l’approche dominante en économie qui affirme la neutralité de la monnaie. Si la monnaie est une dette réciproque, ce n’est pas seulement un moyen d’échange, c’est un lien social plus ou moins tendu selon que l’endettement envers la société, (la création monétaire) est faible ou élevé.
 

De la fonction des Banques centrales

Il y a donc un risque de rupture du lien social à considérer la monnaie comme une marchandise qui générerait de la valeur par elle-même. « Aristote avait bien vu que la possibilité de l’enrichissement personnel sous la forme monétaire menaçait la cohésion de la cité politique », discipline perverse qu’il dénonçait sous les noms de « chrématistique » et « pécuniative ». Le lien social monétaire était garanti par le prince  qui frappait la monnaie, « parce que, comme on l’a déjà dit, la monnaie a été de par sa nature même instituée et trouvée pour le bien de la communauté. Et puisque le prince est une personne plus publique, et d’une grande autorité, il est commode que ce soit lui qui, pour la communauté, fasse faire la monnaie (3) ». Ce pouvoir fut remis plus tard aux Banques centrales.

Bien que décriées, les Banques centrales sont intimement liées à la notion de souveraineté politique. Cependant, les notions de souveraineté et les missions des Banques centrales ne recouvrent pas pourtant les mêmes concepts dans tous les Etats.
- Aux Etats-Unis, c’est la souveraineté populaire qui est le principe ultime de l’identité collective. La Banque centrale tire son autorité d’une mission conférée par le Congrès. Le Gouverneur de la Banque centrale doit se présenter devant la commission compétente du Congrès, deux fois par an, c’est une sorte de rituel démocratique. « On a un emboîtement assez intéressant entre la pratique de la banque et le jugement sur l’adéquation à ses missions qui est de créer les conditions monétaires les plus aptes à permettre aux individus de réaliser leurs opportunités, valeur supérieure de la société américaine. »
-  En Allemagne, la Bundesbank n’avait pas à se justifier devant le parlement pour légitimer quoi que ce soit. La légitimation est plus implicite. « Je pense, écrit Aglietta, que c’est lié à la doctrine de l’ordo-libéralisme, à la conception organique de l’appartenance communautaire.
La notion de communauté n’est pas définie de la même façon en Allemagne et aux Etats-Unis. (…) Dans la conception anglo-saxonne, c’est la construction de l’opinion publique. Dans la conception germanique, c’est la croyance que la stabilité de la monnaie est la garantie de la paix sociale.»
Quoiqu’il en soit, la notion d’indépendance des Banques centrales est une notion moderne.
Mais quels sont les fondements qui légitiment l’indépendance des Banques centrales ?
C’est la reconnaissance d’une souveraineté plus grande que celle de l’organisation politique, exprimée par le peuple ou la nation, dans laquelle la Banque centrale s’intègre.
 

Lien social et norme mondiale 

En fait, la monnaie doit répondre, d’une part, à  une mission de lien social dans l’espace de souveraineté de la Banque centrale, et d’autre part, à une normalisation internationale.

La souveraineté nationale même était limitée par cette obligation de ne pas s’écarter de la norme internationale.
« L’étalon or, par exemple, était un ordre mondial qui dépassait le cadre des nations. Qu’est-ce qui faisait que les politiques nationales étaient soumises à la convertibilité. On ne menait pas de politique qui allait menacer la convertibilité. Donc, la souveraineté nationale était limitée par cette règle, cette norme mondiale. Le rôle symbolique de l’or donnait une légitimité forte à cette restriction du pouvoir (…). L’or était une entité au delà des souverainetés nationales. Il occupait donc la position symbolique d’une croyance religieuse. »
L’opinion internationale financière exprimée aujourd’hui par les marchés remplace aujourd’hui le carcan qu’était l’étalon or au XIXe siècle.
Si, par ailleurs le principe du capitalisme tend vers l’universalité et sert la normalité internationale, le principe de la démocratie ne prend son sens que dans la souveraineté populaire qui est inscrite dans le territoire et l’espace politique. « Le marché mondial dépasse la limitation des règles, des normes nationales. Les banques centrales sont au cœur de ces tensions. Elles sont inscrites dans le cadre des nations, mais elles sont exposées à l’opinion de la communauté financière internationale qui exprime l’exigence de l’expansion du capital . »
 « Quand on dit aujourd’hui qu’il faut que la monnaie soit « stable », on ne fait pas référence aux préférences nationales, au fait de garantir aux individus de ne pas être exclus de la communauté », mais à la mondialisation du capital avec laquelle « la monnaie tire aussi sa légitimité de l’opinion financière mondiale. Mais quand la monnaie devient universelle (…), elle ne peut plus s’investir dans le réservoir des croyances nationales (…) parce que l’opinion est sans rivage. »
 
Cependant, si l’étalon or, « universel transcendant faisait le ciment et rendait cohérentes les politiques nationales, la mondialisation  est aujourd’hui incapable « de construire une valeur universelle qui puisse limiter les souverainetés nationales. »  Une solution et un compromis entre ordre mondial et souveraineté territoriale sont alors recherchés dans la constitution d’espaces politiques de grande taille. « En Europe, c’est la quête de quelque chose qui englobe les nations. »
 

L’euro en quête de cohésion sociale

Pour Michel Aglietta, les symboles qui ornent l’euro illustrent d’ailleurs la difficulté de ce compromis. Ainsi, « faute de pouvoir renvoyer à des figures de cohésion nationale et de trouver « dans le passé culturel en Europe des figures de cohésion suffisamment incontestables pour agréer tous les gouvernements concernés », on est allé vers une forte abstraction.. « Sur la gamme de billets, il y aura des figures géométriques, des ponts et des portes. On voit le danger, c’est postuler que la légitimation de la monnaie pourrait se faire sur une base qui tend à l’universel  mais qui n’active pas un sentiment d’appartenance fort. Et donc qui peut être une représentation fragile. »

Pourtant, continue M. Aglietta, « l’usage d’une même monnaie devrait donner aux européens la perception qu’ils appartiennent à un espace commun. »
Mais l’euro la BCE restent inspirés « par la conception allemande de la légitimité monétaire qui ignore la responsabilité des instances élues. »
Il conviendrait, souligne-t-il alors de « rehausser le rôle du parlement européen pour développer une souveraineté partagée et apporter une reconnaissance à la BCE. Or, ce lien entre BCE et Parlement n’est pas inscrit dans le traité de Maastricht.

 

Janpier Dutrieux

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1-  Ce corps de texte est extrait d’un précédent article paru dans Eléments n°98, mai 2000.
2- L’Euro, avec ou sans confiance ? Comment créer une nouvelle valeur ? Entreprien avec M. Aglietta, Caroline Gerschlager, in Esprit de juillet 2001.
3- Nicolas Oresme, Traité des monnaies, 1355.
F Michel Aglietta, Régulation et crises du capitalisme, 1982, Odile Jacob 1997.

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