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39 - Fragments 49-1

De la valeur d’usage à la valeur marchande

La mondialisation économique et financière dérive de l’accroissement de l’espace marchand au détriment de l’espace social. Cette hypertrophie du marché résulte du triomphe sans partage de la valeur d’échange que détermine la loi de l’offre et de la demande.

La valeur d’usage, l’utilité sociale.

Les théories de la valeur contemporaines sont, pour les plus nombreuses et connues d’entre elles, issues de la théorie de la valeur d’échange, elle même issue de celle de la valeur d’usage.

La valeur d’usage d’un bien se distingua d’abord de la valeur de sa possession.  C’est après la distinction que fit Aristote de la possession et de l’usage d’un bien que la théorie de la valeur d’usage trouve son origine. Il souhaitait, comme le rappela Thomas d’Aquin, « que les possessions soient distinctes mais que l’usage en soient partiellement commun  et partiellement distribué par la volonté des propriétaires » (Somme Théologique 1.2.Question 105.2). Il s’agissait ici d’estimer la valeur d’un bien relativement à son usage indépendamment de sa possession.
Mais dans son Ethique à Nicomaque, Aristote constata toutefois que la valeur de l’usage d’un bien peut être déterminée de façon parcellaire, relativement à l’un de ses attributs ou l’une de ses qualités, ou de façon commune, relativement à l’équité, à la justice. L’ambivalence de la notion de juste prix trouvera là son origine.

En ce sens, la valeur d’usage peut se définir comme la quantité d’un bien fondé sur son utilité objective ; elle devient valeur d’utilité sociale. La valeur d’usage variait cependant selon le degré de subjectivité qu’elle contenait, le niveau ou la nature du corps social dans laquelle elle s’inscrivait.

La valeur d’échange, l’utilité subjective

Les philosophes, puis les économistes distinguèrent ensuite la valeur d’usage ou valeur d’utilité sociale et la valeur d’échange.
La valeur d’échange, fondée sur la rencontre de deux volontés, apparaît au XVIe siècle alors que les idéaux médiévaux disparaissent au profit des conceptions mercantilistes et rationalistes de la Renaissance. Cette nouvelle approche de la valeur résulta d’une remise en cause des fondements philosophiques médiévaux. Ceux-ci disposaient, notamment avec Thomas d’Aquin et les scolastiques, que deux sortes de justice, distributive et commutative, prévalaient selon qu’il s’agît de répartir un bien d’usage public, d’utilité sociale ou d’utilité privée et individuelle,.

Justice commutative et justice distributive :

« Entre le tout et les parties on envisage un autre ordre, auquel ressemble l’ordre de ce qui est commun aux individus. Cet ordre est celui que dirige la justice distributive, appelée à répartir proportionnellement le bien commun de la société. Il y a donc bien deux espèces de justice, l’une distributive, l’autre commutative.
Solutions :
1- (…) dans la distribution des biens communs, il faut observer une certaine modération que détermine la justice distributive.
2- La partie et le tout sont, d’un certain point de vue, identiques en ce que tout ce qui appartient au tout appartient d’une certaine façon à la partie ; et c’est ainsi que lorsqu’on partage entre les membres de la communauté un bien commun, chacun reçoit en quelque sorte ce qui est à lui (…)
La justice distributive et la justice commutative ne se distinguent pas seulement de leur objet un et multiple, mais par la nature même de la dette qui les concerne : devoir à quelqu’un un bien commun est autre chose que lui devoir un bien qui lui est propre. »
(St. Thomas d’Aquin, Somme théologique Q.61)
Dans le modèle thomiste, c’était le prince qui était chargé d’arbitrer les conflits d’opportunité et d’identifier les sphères d’appartenance à la justice commutative ou  échange de gré à gré,  et à la justice distributive orienté vers le bien commun. Mais avec les nouvelles orientations du nominaliste Guillaume d’Ockham (vers 1285-1347) la supériorité de la justice commutative commença à l’emporter sur les autres modèles de répartition.

Plus tard, les Jésuites de l’Université de Salamanque, au XVIIe siècle, affirmeront que le prix d’un bien dépend pour partie de la « valeur d’attachement » fut-il affectif, fondée sur sa possibilité de remplacement, c’est-à-dire sur sa relative rareté ou abondance, et pour l’autre, de son coût de production, essentiellement alors, le coût d’entretien du travailleur. Ces éléments de valorisation influençaient la valeur du bien échangé lors de la rencontre entre le « désir » de l’acheteur et la « créativité » du vendeur, que nous pouvons reconnaître comme l’offre et la demande (1).

Adam Smith et David Ricardo développèrent cette idée à la fin du XVIIIe siècle. Ricardo estimait que « les choses, une fois qu’elles sont reconnues utiles pour elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté, et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir. » Il considéra toutefois avec Smith que le travail  couvrait davantage le fondement de la valeur d’échange, ce qui fut repris et développé par Karl Marx dans la théorie de la valeur travail, alors que les auteurs néoclassiques préférèrent en dégager la théorie de la valeur rareté.

Il reste donc surprenant que Karl Marx et ses épigones aient défendu la conception de la « valeur travail » qui n’est qu’une simple expression de la valeur d’échange, et ne peut, en conséquence, n’être légitimée et reconnue que par la confrontation de l’offre et de la demande. Il est certes naturel que des auteurs libéraux, favorables à la loi du marché, s’y référent. Mais en  fondant ses analyses sur la valeur travail, issue de la valeur d’échange, le marxisme ne pu prétendre rompre avec l’économie de marché, mais n’aspira  à s’ins-crire que dans son prolongement  historique.

Les théories néoclassiques de la valeur vont cependant privilégier la conception de la valeur rareté. Ainsi, Léon Walras écrivait  : « Il y a dans la science trois solutions principales au problème de la valeur. La première (…) met l’origine de la valeur dans le travail. Cette solution est trop étroite et elle refuse de la valeur à des choses qui en ont réellement. La seconde (…) met l’origine de la valeur dans l’utilité. Celle-ci est trop large et elle attribue de la valeur à des choses qui, en réalité, n’en ont pas. Enfin, la troisième, qui est la bonne (…) met l’origine de la valeur dans la rareté . » (2)

La valeur d’échange se définit comme le rapport d’un bien offert à un autre demandé, fondé sur leur relative rareté ou abondance. C’est donc le rapport de l’offre à la demande ou loi du marché, qui permet d’identifier une valeur d’échange. Sa valorisation ne peut alors  provenir que d’une utilité assurément subjective et individuelle où le désir légitime le besoin. Selon J. Baptiste Say, l’utilité consistera « à satisfaire les besoins, les désirs de l’homme tel qu’il est. Or, sa vanité et ses passions font quelquefois naître en lui des besoins aussi impétueux que la faim. Lui seul est juge de l’importance que les choses ont pour lui et du besoins qu’il en a (…). Il doit donc nous suffire de leur donner de l’utilité à ses yeux pour leur donner de la valeur  » (3).

Auguste Walras, père de Léon, conduira encore plus loin cette réflexion en remarquant : « Il y a donc cette différence entre la morale et l’économie politique que la première n’appelle utiles que les objets qui satisfont à des besoins avoués de la raison, tandis que la seconde accorde ce nom à tous les objets que l’homme peut désirer.  » (4)
Ainsi le désir justifie l’utilité subjective   qui produit l’échange, légitime la valeur marchande du bien, qu’il soit vice ou vertu.

 

Conséquences de la prépondérance de la valeur d’échange

La valeur d’échange n’a cessé depuis la Renaissance d’occulter la valeur d’usage. Elle favorisa la disparition de l’économie politique (1), occulta le calcul des valeurs patrimoniales collectives, la valeur du travail domestique, des services publics et sociaux (2), annule l’idée d’un bien commun (3).

1- L’hégémonie de la valeur d’échange a favorisé l’émergence des sciences écono-miques en rupture avec la vieille économie politique. J. Joseph Goux souligne que « C’est l’émancipation d’avec toute la philosophie morale qui est en jeu. Avec une notion radicale de l’utilité, l’économie rompt le lien obscur et fâcheux qu’elle pourrait avoir avec la réflexion morale, elle opère un divorce qui est en même temps son acte de naissance. Si l’économie ne veut plus, à un moment donné, relever de la philosophie, mais se donner pour une science autonome et spécifique, c’est par la redéfinition de l’utilité qu’elle l’accomplit (…) Elle abandonnera bientôt, sans trop de scrupules, son titre d’économie politique pour devenir économie pure . » (5)

2- Par ailleurs, soumis au monopole de la valeur d’échange,  l’économie ne s’intéresse plus qu’à ce qui est susceptible d’appropriation et de transaction. Les indicateurs comptables comme le PIB (Production Intérieure Brut) apprécient les valeurs ajoutées exclusivement pour les conséquences marchandes dont les ventes constituent un enrichissement à court terme, mais indépendamment de leurs causes ou des effets induits. Le PIB s’accroît ainsi du coût des accidents des hospitalisation, recons-truction, et réparation, mais il ignore les dégradations du patrimoine collectif, qu’il soit physique, culturel, écologique ou social.
Le PIB apprécie certes, depuis 1976, la valeur des services non marchands mais celle-ci est conventionnellement égale à leur coût, et néglige par conséquent les externalités qu’ils induisent, notamment à long terme (création d’une route, éducation, service de police). D’autre part, le PIB ignore toujours la valeur de la production domestique 6, c’est-à-dire du travail effectué sans contrepartie monétaire au sein de la famille et d’autres espaces sociaux.

3- Enfin,  la valeur d’échange individualise l’acte économique. « En substituant le désir individuel subjectif au besoin – qui peut, lui, être objectif et collectif, et dont on peut discuter – l’économie a en même temps rendu impossible la construction d’un bien commun. (…) La société n’existe pas : il n’y a ni bien collectif, bon pour tous même s’il paraissait mauvais du point de vue de chaque individu, ni menace générale, ni intérêt commun, il n’y a pas non plus de patrimoine possédant une valeur intrinsèque qu’il nous reviendrait de conserver, ni de richesses en soi, dont la valeur serait indépendante d’une quelconque extériorisation (ou présentation sur un marché) . »(7)

Mondialisation et  valeurs d’usage

Les excès de cette pensée suscitent néanmoins  diverses réactions. De nouvelles notions comme le développement durable, l’échange équitable ou l’éthique d’entreprise, cherchent à donner une dimension collective à la valeur marchande créée en moralisant l’acte économique. Ces démarches peuvent, hélas, être facilement détournées de leur finalité et s’avérer dérisoires en face des besoins objectivement appréciés.

Instruments de moralisation des marchés

Le développement durable, ou croissance non destructrice d’environnement et de cohésion sociale, est défini par le rapport Bruntlandt (ONU, 1987) comme répondant « aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.

Le capital humain  est défini comme le niveau des connaissances et des qualifications. Il est devenu l’un des facteurs de création de richesse pour les firmes et les nations. Pour l’OCDE, il est bénéfique à la collectivité comme à l’individu. Elle souligne dans un récent rapport (Du bien-être des nations, le rôle du capital humain et social, Tom Healy et Sylvain Coté, mai 2001)  qu’« une année supplémentaire d’études à plein temps est associée à un accroissement de la production par habitant d’environ 6% (…), et se traduit par une rémunération en moyenne de 5 à 15 % (…) .»

A ce titre, elle recommande une hausse des investissements publics dans l’éducation et la formation, préconise d’encourager l’engagement associatif, d’augmenter le financement public d’associations de bénévoles, et d’associer les citoyens aux décisions administratives.

Les placements éthiques, et les échanges équitables peuvent devenir des marchés dont certains font déjà l’objet d’une forte exploitation marketing. Le rapport des entreprises à l’éthique n’est pas désintéressé. Grâce à leurs « codes d’éthiques », elles se prémunissent contre les campagnes de dénonciations associatives et médiatiques.

Après avoir dépensé des parts non négligeables de leur budget – pouvant atteindre plusieurs milliards de francs- en publicité, ces firmes ne peuvent se permettre de voir leur image de marque suspectée et entachée. Nike, Auchan, Carrefour, vérifient dorénavant la viabilité de leurs fournisseurs, respectent la liberté syndicale de leurs salariés, etc.

Cependant, il n’est guère possible eu égard aux multiples filiales, sous-traitants et intermédiaires, d’assurer intégralement la pureté éthique à la production. Des organismes extérieurs sont ainsi chargés de contrôler les entreprises et de leur délivrer des certificats éthiques.
Les considérations récentes sur les patrimoines collectifs, écologique, historique, culturel et humain, peuvent également favoriser l’émergence d’une nouvelle approche de la valeur d’usage.

Si l’on excepte la parenthèse keynésienne des trente glorieuses, sur une période multi-séculaire, la valeur d’échange, véhicule du désir individuel et subjectif, a balayé la valeur d’usage, expression du besoin collectif et objectif. Mais les craintes de ne pouvoir transmettre, et léguer aux générations futures, les biens naturels et culturels, rendent à la valeur d’usage une prééminence existentielle sur la valeur d’échange. La valeur d’usage  est reconsidérée, de façon indirecte, par le biais de la durabilité communautaire et de la transmissibilité du bien, de sa protection contre les abus individuels qui le corrompent, autrement dit de son amortissement collectif.

De nouveaux indicateurs comme celui du développement humain (IDH) d’Amartya Sen, utilisé par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) 8 encouragent l’appréciation de certains biens (santé, enseignement) à leur valeur d’usage.
Cependant, le processus de décloisonnement et d’uniformisation des marchés, c’est-à-dire la mondialisation, ne peut accepter que des biens soient offerts à leur valeur d’usage, puisque ceux-ci nécessiteront l’émergence de nouveaux protectionnismes. Il admet toutefois que des instances internationales imposent sur certains biens des valeurs d’usage tant que celles-ci ne cloisonnent pas les marchés.

En effet, la valeur d’usage d’un bien s’apprécie relativement à l’utilité ou la nocivité collectives qu’il contient, occasionne, ou entraîne, dans une espace social déterminé.  

Elle s’applique sur le bien en incorporant dans son prix marchand une compensation, positive ou négative, relative aux dégradations qu’il occasionne ou aux améliorations qu’il apporte à l’ensemble de la collectivité considérée..
Une taxe pourra s’appliquer sur ce bien, s’il s’agit de compenser une nuisance collective, ou une subvention financera un escompte de son prix, s’il s’agit de compenser une valorisation collective. Rappelons que l’escompte d’un bien  peut couvrir l’intégralité de son coût et en assurer la gratuité comme c’est le cas pour de nombreux services publics.

Il s’agit par conséquent d’un modèle d’économie administrée dans lequel le corps social détermine les biens dotés d’une valeur d’usage de ceux dotés d’une valeur d’échange, c’est-à-dire arbitre entre justice distributive et justice commutative pour ce qui est de la destination universelle des biens.

Cet arbitrage influence évidemment l’offre et la demande des biens appréciés à leur valeur d’usage et implique que des droits de douane soient établis sur les biens importés dont la valeur est appréciée relativement à leur usage. Ces protections créent de graves distorsions commerciales en influençant l’offre ou la demande des biens et constituent des entraves au libre échange.

Par contre, les compensations que les organismes internationaux (ONU, OIT) et les ONG (Organismes Non Gouvernementaux) tendent à appliquer sur certains produits (les écotaxes sur les biens dégradant l’environnement, la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux  économiquement déstabilisants) semblent tolérés.

Elles préfigurent peut-être les seules valeurs d’usage internationales que la mondialisation puisse accepter au détriment des besoins de proximité, des utilités et des cultures locales.
Le marché refuse l’enracinement.

Janpier Dutrieux

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1- « C’est en s’inspirant des travaux de cette Université » souligne Patrick Simon, « notamment de Francisco de Vitoria, Domingo de Soto, Tomas de Mercado et Luis Molina qu’Hayek a pu écrire, contre Max Weber : « L’on pourrait sans difficulté soutenir que la religion qui a favorisé l’esprit du capitalisme a été celle des Jésuites, et non celle de Calvinistes » (P. Simon, Peut-on être catholique et libéral, F.X. de Guilbert, 1999).
2 -Léon Walras, Eléments d’économie pure, cf.46)
3 - J-B. Say, Catéchisme d’économie politique, 1815 in Cours d’économie politique et autres essais, (Flammarion, 1996), cité par Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ? (Flammarion 2001).
4  - A. Walras, De la nature de la richesse et de l’origine de la valeur, Alcan 1832, cité par D. Méda 2001, opus cité.
5 - J .J.Goux, L’utilité, équivoque et démoralisation, revue du MAUSS, Mouvement Anti Utilitariste dans les Sciences Sociales 1996, cité par Méda 2001.
6- Sur les services publics et sociaux, cf. Fragments Diffusion lettre n° 38 et l’article ci-après ; sur  le travail domestique cf. cahier n° 5.  
7- Dominique Méda, Opus cité.
8- cf. Fragments diffusion cahier n°15.

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