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3 - Fragments 29-1

PERMANENTE ou TEMPORAIRE, LA MONNAIE N’EST PAS NEUTRE

LA POLITIQUE  MONETAIRE FRANCAISE POUR 1998

Le 1er janvier 1999, la politique monétaire française sera définie par la Banque centrale européenne à Francfort. C’est donc la dernière fois que J.Claude Trichet, gouverneur de la Banque de France, présentait le bilan et les objectifs de son Conseil monétaire.

Inflation : L’objectif final de stabilité monétaire fut respecté avec un glissement des prix à la consommation de 1,1 %.

Progressivité : L’agrégat monétaire M1 (moyens de paiement) progressa de 8 % sur un an, tandis que M3 (M1 + placements à terme) ne progressa que de 1,4 %.

Conjoncture : Les crédits à l’économie, en diminution fin 1996 (- 2,1 %) ont légèrement repris (+ 0,8 %), principalement grâce aux crédits à la consommation des ménages (+ 2,4 %), alors que les entreprises (- 2,1 %) continuent de se désendetter ou dégagent encore des capacités d’auto-financement suffisante.

Orientation : Trois objectifs furent retenus pour 1998, stabilité des prix,  stabilité externe du franc et progression de 5 % de la masse monétaire.

Selon le Gouverneur, « les banques centrales ne commandent ni la croissance ni la création d’emplois ». La création d’emploi  « dépend des stratégies et des réformes structurelles permettant de réduire  les frais généraux de l’économie, de libérer les initiatives, d’assouplir le fonction-nement du marché du travail ». Ce point de vue s’identifie à celui du FMI dont J.C. Trichet rappela d’ailleurs les conclusions «  80 % du chômage en France et dans les pays voisins est structurel, c’est-à-dire qu’il est suscité et rendu permanent par nos propres règles » 

En d’autres termes, la pensée orthodoxe énonce que la politique monétaire n’a pas d’effet sur l’économie réelle et ne peut donc avoir d’effet de  relance, quelle que soit la nature de la monnaie.

C’est justement à contre courant de ce principe que Gabriel Galand et Alain Grandjean ont conclu leur ouvrage « La monnaie dévoilée » (1), sans pour autant nier les causes structurelles, notamment réglementaires, du chômage.

LA MONNAIE DEVOILEE

Analyse et Résumé

1- Rappel des mécanismes actuels  de la création et destruction monétaire. Tout d’abord,  les banques secondaires (réseau bancaire) accordent des crédits à concurrence de leurs dépôts à terme et à vue en préservant une encaisse de sécurité pour répondre aux retraits de leur clientèle. Ceci posé, la Banque centrale (Institut d’émission) injecte de la monnaie par des appels d’offre (AO) et des prises en pension de 5 à 10 jours (5-10) qui permettent aux banques secondaires  d’échanger les titres qu’elles détiennent en portefeuille contre des liquidités. Le taux d’intérêt des AO est inférieur au taux du Marché Monétaire (MM), lui même inférieur au taux des 5-10.

En rapprochant ou en espaçant ses appels d’offre, en accroissant ou en diminuant l’intérêt demandé ou le volume d’émission, la Banque centrale peut ainsi réguler la liquidité monétaire. En augmentant ou en diminuant le volume des réserves obligatoires des  dépôts des banques secondaires, la Banque centrale peut les forcer à un refinancement accru, ou à défaut, à une limitation de l’encours des crédits offerts.

2- Les agrégats monétaires : On distinguera la monnaie liquide M1, l’épargne liquide M2 et l’épargne semi liquide M3.
Nous constatons qu’en général les crédits accordés par l’ensemble du réseau bancaire dépassent l’épargne collectée, de sorte qu’une création monétaire correspond à cet excédent qui n’apparaît qu’a posteriori, le banquier n’ayant pas une vision directe de la création monétaire qu’il induit. Nous pouvons dire que la monnaie de transaction (M) est égale à l’endettement (ou crédit C) moins l’épargne (E) :  M = C - E

3- Monnaie permanente et monnaie temporaire. Nous appelons monnaie permanente, ou monnaie externe ou libre, une monnaie dont la création et la destruction ne dépendent pas du système économique lui-même, ni du comportement des agents, et dont la détention est gratuite (ex: les billets de banque).

A contrario, la monnaie temporaire, ou monnaie d’endettement, interne ou endogène, dépend du montant variable des épargnes et des dettes. Elle est émise par les banques secondaires en contrepartie  de titres d’endettement des agents. Ses variations échappent à la régulation des Banques centrales. Elle est détruite par le remboursement de la dette, ou par son achat par la Banque centrale.   

Proposition de réforme :

Les auteurs constatent l’inefficacité actuelle de la régulation monétaire.« L’inconvénient majeur de ce moyen de régulation est de lier la lutte contre l’excédent monétaire au ralentissement de l’économie. A la moindre tension inflationniste, on augmente les taux, diminuant la propension à investir, augmentant l’épargne et diminuant la consommation ».

Ils  proposent :
- un moyen de création monétaire directe par la Banque centrale.
- un moyen de destruction monétaire à effet également directement contrôlable.

1- La création monétaire.  L’accroisse-ment de la monnaie permanente reviendra à diminuer l’endettement et à rendre la masse monétaire plus dépendante de la régulation de la Banque centrale. Figurant au passif de la Banque centrale, cette monnaie doit avoir en contrepartie, à l’actif, un bien non périssable (or, éléments du patrimoine), ou une créance sans limite de durée et sans intérêt.

Dans ce modèle, la Banque centrale perd tout pouvoir de régulation par les taux puisque l’escompte et la prise en pension (AO et 5-10) ne sont plus utilisés. Les taux d’intérêt du Marché monétaire baisseront jusqu’à ce que l’épargne et le crédit s’équilibrent. Il n’y a plus de refinancement du système bancaire par la Banque centrale.

«  Le plus simple est donc que la Banque centrale génère cette monnaie et en fasse bénéficier l’Etat (...). Nous proposons simplement que le pouvoir de création monétaire soit restitué à l’Etat. Cette monnaie permanente est donc caractérisée par : 1 - permanence de la contrepartie, 2 - gratuité, 3 -  création centralisée et bénéficiant à l’Etat ».

2- L’épargne ne doit pas excéder l’endettement.  Mais l’injection de monnaie permanente, qui favorisera le désen-dettement des agents, peut créer une relation dans laquelle l’épargne sera supérieure  à la dette, c’est-à-dire qu’elle ne trouvera pas d’emprunteurs en circuit interne. En économie ouverte, ces épargnes se placeront sur les marchés étrangers et reviendront à la Banque centrale contre demande de devises étrangères, impliquant une baisse externe de la monnaie jusqu’à l’absorption de l’excédent d’épargne. C’est pourquoi, compte tenu des risques de change, l’épargne ne doit pas excéder l’endettement.  

3- Maîtrise de l’injection. La monnaie permanente et les créances cédées représentent la base monétaire. Celle-ci, multipliée par le volume de crédit des banques, donne la masse monétaire totale qui ne peut être limitée que par le coefficient des réserves obligatoires.

Doit-on préconiser un ratio de 100 % de monnaie permanente comme le propose M. Allais, les banques ne pouvant alors plus prêter que l’épargne qu’elles ont collectée, ou établir un régime mixte ?

Les auteurs préconisent un régime mixte autour de 3 arguments :
- les pics saisonniers de consommation incitent les agents à recourir au crédit de façon non linéaire,
- l’épargne ne doit pas excéder le crédit, ce qui peut générer des fuites. Il faut conserver un volant de crédit,
- un volant de monnaie d’endettement à l’initiative des agents constitue un bon indicateur des besoins de monnaie de l’économie.

Ils proposent un ratio de 75 à 80 % de monnaie permanente, en soumettant les banques à financer les crédits à plus de 3 mois avec leurs ressources d’épargne, ce qui limiterait le crédit ex nihilo à court terme à hauteur de 20 à 25 % des possibilités d’émission monétaire. 

4- Régulation et destruction monétaires Nous distinguerons la monnaie qui sert à faire des transactions à court terme, dont le volume et la vitesse de circulation varient peu, des marchés financiers : épargne, crédit, devises et titres.

Une régulation de la monnaie par les taux influence les marchés financiers. Mais surtout, la réduction du crédit pénalise toutes les entreprises, et inversement, son accroissement les dopent toutes, même les moins performantes. Par contre, une régulation réduisant la consommation ne pénalise que les entreprises les moins compétitives, alors qu’en l’accroissant, elle soutient davantage les plus performantes. 

En conséquence, nous disposons avec la monnaie permanente, à l’initiative des autorités, et d’une  monnaie d’endettement marginale, à l’initiative des agents, des moyens de création et d’expansion de la masse monétaire.

Par contre, il serait souhaitable que sa limitation et sa destruction se fassent au niveau de la consommation. Reprenant la proposition de J. Riboud  (2), G. Galand et A Grandjean suggèrent « que les liquidités excédentaires soient reprises au niveau des consommateurs par un instrument d’épargne et de réserve doté de propriétés exceptionnelles et dont le pouvoir d’attraction soit tel que son effet soit instantané et sans défaillance ». Il s’agirait d’un emprunt attractif quant à l’indexation, la rémunération et la fiscalité, émis par la Banque centrale auprès des agents, permettant à celle-ci de conserver les liquidités aussi longtemps que nécessaire.

A la différence du système actuel dans laquelle la Banque centrale reprend des liquidités contre des titres en intervenant sur les marchés, se plaçant en situation de dépendance vis à vis d’eux, cet emprunt serait directement émis auprès des agents.

Les chapitres terminant cet ouvrage présentent les expériences allemandes (1923-1933), japonaise (1975-78) qui valident ces propositions, et résument, par une fiction historique, le plan de relance exposé. Assurément, un ouvrage à lire.

Commentaires

C’est l’analyse systémique des circuits, fuites et compensations monétaires, faits de « tuyaux et de réservoirs » qui fonde l’intérêt et l’originalité de cet ouvrage. Galand et Grandjean y développent une thèse,  proche de celles d’Allais et Grjebine, et proposent la mise en place d’une politique expansive de monnaie permanente, ne générant pas un endettement des agents en contrepartie.

- Ils suggèrent que cette monnaie, affectée sur le compte de l’Etat, finance un plan de grands travaux ; mais n’écartent pas d’autres hypothèses. Ils se gardent cependant de toute analyse politique impliquant un projet de société. Ainsi, ils n’évoquent pas la possibilité de distribuer cette monnaie expansée à tous les citoyens sous la forme d’un revenu additionnel indépendant de l’emploi, comme peuvent le suggérer M.L. Duboin, Y. Bresson, voire J.M. Jeanneney et nous mêmes.

- Relativement à notre objectif de crédit social,  soulignons cependant que cette monnaie expansée pourrait être affectée à un organisme autonome,  sous contrôle parlementaire,  fédérant les pôles économiques  nationaux,  en contrepartie de traites sans intérêt à court terme,  donc assimilée à de la monnaie permanente.

Ce volume monétaire, identifiable par un coefficient multiplicateur, serait périodiquement détruit en  remboursement des traites, par une taxe perçue sur la consommation, collectée par les fournis-seurs, comme la TVA.  Un nouveau volume, fonction de la croissance économique, serait alors tout aussi périodiquement  réinjecté.

En interdisant la thésaurisation et l’accumulation de ce volume de monnaie expansée, ce circuit rendrait à la monnaie son rôle d’instrument actif des échanges et de mesure de nos ressources et non de ressources  passives.

J’émettrai, pour conclure, un voeu utopique mais pédagogique : Que l’achat et l’envoi de « La monnaie dévoilée » aux parlementaires de son choix soient déductibles de l’impôt sur le revenu. Cette mesure démontrerait assurément que la monnaie n’est pas neutre !

Janpier Dutrieux

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1): La monnaie dévoilée, 310 pages, édit. L’Harmattan - Logiques économiques. Auteurs : Gabriel Galand et Alain Grandjean, anciens élèves de l’Ecole polytechnique.

2): J. Riboud, « Pour un monétarisme expansif. Point de vue », Problèmes économiques Janv. 1982 - épuisé.


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