Accueil "Les Sites Citerriens" >> Yhad-Economie >> Comprendre >> fragments... >> 20

 

 

 

20 - Fragments 38-1

UNE RÉGULATION CONTRACTUELLE DES PRIX :  L’ESCOMPTE COMPENSÉ

Les prix des fruits et légumes accordés aux producteurs sont depuis fin juin très bas mais ni les importations, ni des surproductions ne peuvent l’expliquer. En fait, le rapport de force entre producteurs et distributeurs est déséquilibré : des petits exploitants, inorganisés et pléthoriques, doivent négocier avec des centrales d’achat dont les pratiques commerciales sont centralisées. Dès lors, les producteurs sont  victimes des oligopsones de fait (multitude de fournisseurs pour peu de clients).

Gestion d’un conflit

Afin d’étouffer le conflit latent, le ministre de l’agriculture Jean Glavany rendit obligatoire, “ pour les fruits et légumes en difficulté ”, le double affichage des prix (prix versé aux producteurs et prix demandé aux consommateurs) pour une période de un à trois mois. Autorisé par la loi d’orientation agricole, ce double affichage veut “ prendre à témoin ” le consommateur-citoyen et identifier ceux qui, dans la chaîne de production, prennent des marges excessives.

Cet angélisme jacobin, qui parie sur le civisme du consommateur sans imaginer que les statuts de consommateur et de citoyen du français moyen pouvaient se dissocier voire s’opposer, risque fort d’opacifier davantage la transparence recherchée et d’augmenter les coûts de distribution (pour 9 produits définis 50 références en moyenne par magasin).

 Pourtant, la cause du conflit est ailleurs. Il s’agit d’une crise de ce marché sur lequel les grandes surfaces et leurs centrales d’achat imposent leur loi aux producteurs en se passant des services des grossistes ou des Marchés d’Intérêt National. Mais, à la différence des marchés  de la viande bovine ou des céréales, les pouvoirs publics français ou européens ne veulent pas intervenir ici. Les offres centralisées des acheteurs dépriment les demandes des producteurs et déplacent les prix en deçà de leur  niveau d’équilibre.

Pour rééquilibrer les offres aux demandes,  le ministre souhaite inciter “ les producteurs à s’engager dans des organisations collectives ”, comme les coopératives, “ pour faire face à la distribution ” en réservant à celles-ci les aides conjoncturelles. Or, la dispersion des producteurs n’a pu être compensé par les structures collectives existantes qui se conduisent comme de simples grossistes.

Aussi, selon la Confédération paysanne et certaines sections de la FNSEA ,  50 %  des producteurs n’adhèrent pas à ces structures, “ notamment les plus petits, parce qu’il n’y ont pas intérêt ”.

 Effets des concentrations

Si les demandes des fournisseurs sont éparpillées, les offres des clients sont de plus en plus concentrées.

En effet, comme leur croissance externe (ouverture de nouveaux magasins) est limitée par la loi Raffarin, ces groupes axent leur développement sur la croissance interne (rachat de concurrents) et l’expansion internationale 1. Sur les 20 principaux groupes de distribution, 5 sont français : Intermarché, Carrefour -Promodés, Auchan, Leclerc.

Les centrales d’achat de ces grands groupes leur permettent d’imposer des prix extrêmement bas aux producteurs. Les déséquilibres ne peuvent alors que croître faute de régulateur.

 La fixation des prix

Jadis, c’étaient les us et les coutumes, les besoins de chaque communauté, qui déterminaient les prix. La régulation des déséquilibres causés par la rareté et l’abondance des biens était accordée aux ordres corporatifs.  Plus tard, elle fut laissée au jeu de l’offre et de la demande, fondement du libéralisme économique et de l’économie de marché. Toute entrave à la liberté de commercer fut prohibée, et par conséquent les corporations qui régulait la concurrence.

Dans la théorie, une offre et une demande se rencontrent sur un marché, se confrontent et déterminent un prix qui doit  satisfaire fournisseurs et clients. Si le marché est parfait, c’est-à-dire s’il n’est pas perturbé par des éléments exogènes (Etat, monopole, monopsone), le prix sera un prix d’équilibre. Il sera à l’intersection de la satisfaction des demandeurs et des producteurs, pour les coûts engagés.

La détermination de ce prix d’équilibre suppose donc que le marché puisse garantir une concurrence parfaite, transparente,  l’égalité d’accès des agents par une symétrie d’entrée et une information complète, afin de permettre à l’offre et la demande de s’exprimer de façon autonome. Mais hélas, un tel marché n’existe pas !

Léon Walras (1834-1910) prenait comme exemple un “ crieur de prix ” qui regroupait les offres et les demandes formulées. Ce modèle suppose une organi-sation sociale centralisée parfaitement étrangère aux marchés . En fait, le point d’équilibre de l’offre et de la demande est éphémère. Les interactions des choix individuels y suscitent des répercutions positives et négatives qui s’opposent et varient sans fin ni inclination régulières.

 Un rapport de force

En effet, le processus de formation des prix résulte davantage du pouvoir unilatéral des institutions, des réseaux, des lobbies qui contrôlent, régulent, encadrent l’offre et la demande et en fixent le point de rencontre que de la volonté bilatérale des parties. L’actualité estivale nous en donne un exemple significatif  nullement exclusif du marché des fruits et légumes ! Qu’il s’agisse du marché de l’emploi, des marchés financiers, du marché des biens et des services, ce sont toujours des agents ou des organismes intermédiaires, souvent institutionnels, qui déterminent les normes d’ancrage de ce point de rencontre confor-mément, pour le premier,  au droit du travail et aux accords salariaux, pour les seconds aux taux d’intérêt et aux avantages fiscaux et pour les derniers à la sécurité et à la qualité réglementaires.

P. J. Proudhon soulignait déjà que “ l’économie politique enseigne, et elle le démontre, que le prix exact d’un produit est une quantité indéterminable, variant de minute en minute, conséquemment que ce prix, ne pouvant être arrêté, demeure plus ou moins arbitraire, que c’est une fiction, une convention ”. La loi de l’offre et de la demande ne peut alors être qu’une “ loi menteuse, dans les termes où on la pose, loi immonde, propre seulement à assurer la victoire du fort contre le faible, de celui qui a contre celui n’a pas ” 2.

 La régulation étatique

Il fut sans doute un temps où seul l’Etat, fort de sa puissance financière, pouvait réguler les marchés, intervenir, contrôler, diriger la production afin de corriger les effets déstabilisateurs et d’orienter, voire fixer le niveau réel des prix. Ses interventions furent dénoncées pour plusieurs motifs : L’Etat sacrifiait des capitaux, prélevés sur les revenus de certains agents et redistribués à d’autres, qui ne généraient pas autant de valeur ajoutée que le marché aurait pu en créer.

Il créait bien plus de dépendance et d’inertie que de soutien aux secteurs concernés. Il  ne décelait pas la juste durée du maintien des aides consenties qui couvraient trop ou trop peu, enfin il dispersait arbitrairement des surplus sans réellement suppléer.

  Une régulation contractuelle des prix : l’escompte compensé.

Pourtant, entre une absence de régulation des marchés consacrant l’ère des concentration de firmes, oligopoles ou oligopsones, et l’intervention limitée  d’un Etat qui pénalise le dynamisme économique, une régulation contractuelle reste à  expérimenter.

L’escompte compensé,  technique de baisse des prix compensée  aux fournisseurs répond à cet objectif.

C’est une technique générique d’ajustement des prix  qui peut se présenter sous une autre forme avec le bon d’achat, et qui recouvre plusieurs réalités. L’escompte compensé peut être défensif comme offensif. Défensif, il aura pour objectif de compenser les fluctuations de prix, à la baisse ou à la hausse, auxquels sont involontairement confrontés les fournisseurs  par des aléas économiques (concurrence étrangère exacerbée, concentration ...)  Offensif, il incitera les fournisseurs à baisser leur prix en  échange d’une compensation de même valeur.

Mais dans tous les cas, l’escompte compensé crée du pouvoir d’achat puisqu’il est financé par des émissions monétaires de la Banque centrale au titre du crédit social.

Bien évidemment, son application exige que le réseau des banques secondaires cesse d’être refinancé, partiellement ou totalement, par la Banque centrale, par réescompte ou par intervention sur le marché monétaire. Obligeant les banques secondaires à couvrir les crédits bancaires par des dépôts de termes aussi longs, cette mesure permettrait à la Banque centrale d’émettre, en contrepartie, de la monnaie de crédit, social, sans intérêt et sans échéance,  dont une partie financera les escomptes compensés.

Ainsi, périodiquement les fournisseurs comme les consommateurs et l’Etat pourraient proposer à tous les niveaux, en partie ou totalement des contrats d’escompte compensé.

 Afin de protéger certains secteurs économiques, d’en soutenir la consommation, l’Etat accorde des aides à certains fournisseurs afin qu’ils baissent leurs prix. Cela fut le cas sur les marchés de l’automobile (la prime à la casse), de l’immobilier (le taux zéro), du travail (exonération de charges sociales), etc... Mais ces baisses de prix ne créent pas de pouvoir d’achat puisqu’elles sont financées par prélèvement fiscal et redistribuées.

 Dès lors, ne serait-il pas plus judicieux que la monnaie de crédit soit mise au service d’une augmentation de pouvoir d’achat par baisses de prix au lieu d’être mise au service d’OPA, de fusions, et en définitive de la concentration capitalistique ?

 Janpier Dutrieux

--------------

1) Voir la récente (30 août) fusion entre Carrefour et Promodés  par avec une offre publique d’échange (OPE) D’autres concentrations bouleversent également les secteurs industriels et bancaires  (BNP, Paribas).

2) P.J. Proudhon (1809-1865) , De la capacité politique des classes ouvrières.


<< | Dans l'ordre "Fragments" | >>