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2 - Fragments 28-1

 

MONDIALISATION, ETAT-NATION ET CREDIT

DU CARACTERE MULTISECULAIRE DE LA MONDIALISATION

Du XVe siècle, avec les Grandes découvertes, jusqu'à nos jours, à l’exception d’une brève période de 1917 à 1945, la mondialisation des échanges fut une réalité. L’Europe en était le centre. Les inventions du XIXe siècle, du chemin de fer au téléphone, accentueront la vitesse des échanges. Après 1945, sous l’égide des Etats Unis, le capitalisme instaurera  un espace de libre circulation dans le cadre du GATT. De 1960 à 1973, les échanges mondiaux triplèrent autour de 3 pôles, Etats-Unis, Europe, Japon.

Interrompus par la guerre de 14, l’unité du marché international et le triomphe du capitalisme de marché vont émanciper le mouvement de mondialisation amorcée dès la Renaissance, puis développée au XIXe siècle.

Selon l’OCDE, la mondialisation recouvre aujourd’hui 3 étapes avec  :

Ÿ l’Internationalisation, liée au développement des flux d’exportation ;

Ÿ la Transnationalité, liée au développement des flux d’investissement et des implantations à l’étranger ;

Ÿ la Globalisation ou mise en place de réseaux mondiaux de production et d’information.

Sans doute, la mondialisation froisse les habitudes d’un pays, centralisé, où l’Etat est considéré comme le producteur et le garant des normes sociales, économiques et politiques. A ce titre, les grèves de fin 1995 furent analysées comme les premiers mouvements de rejet de la mondialisation.

La volonté de stabiliser la monnaie, de ne plus recourir à l’impôt d’inflation pour satisfaire les besoins de financement publics et privés s’accompagna de la déréglementation et de  l’internatio-nalisation des marchés financiers. Ceux-ci  placèrent les Etats sous l’étroite surveillance des gestionnaires des caisses de retraite, des fonds de pension, d’assurances et de sicav,  plus puissants que les spéculateurs. Ces gestionnaires étudient les endettements publics, les balances extérieures et les taux d’inflation des Etats dans lesquels ils placent leurs capitaux.  Au moindre risque ou à la moindre opportunité plus favorable, ces capitaux reprennent leur marche erratique.

L’ETAT NATION ENGENDRE LA MONDIALISATION

Pourtant,  si cette mobilité du capital est l’un des effets de la globalisation finan-cière,  elle n’en est pas la cause. La cause de cette globalisation est davantage à rechercher du côté de la faillite du l’Etat-Nation, de l’Etat Providence issus des statonationalismes du XIXe et XXe siècles. En effet, ce n’est pas le capital erratique qui a développé la mondialisation, mais ce sont les Etats-Nation qui l’ont engendré pour s’assurer d’un financement nécessaire à leur autorité protectrice.  C’est ce que démontre très bien  F. Chesnais dans « La mondialisation financière », (Syros 1996).

« Il existe un lien direct entre la montée en puissance de la finance globalisée et libéralisée, d’une part, et l’augmentation des déficits publics dans les pays industrialisés depuis le début des années 80 d’autre part. Avec l’alourdissement de la dette, les Trésors publics nationaux ne pouvaient compter exclusivement sur les investisseurs nationaux, il fallait faire appel aux investisseurs internationaux, en particulier les investisseurs institution-nels, pour acquérir les titres publics nationaux. C’est ainsi qu’au départ les autorités publiques ont libéralisé et modernisé les systèmes financiers pour satisfaire leurs propres besoins de financement (...). Mais, en procédant à une libération totale de la finance, les autorités monétaires des pays industrialisés ont ouvert une boîte de Pandore, faisant surgir la finance spéculative »  (F. Chesnais).

LA BULLE FINANCIERE

Ainsi en France, le stock de la dette publique négociable est passé de 79,5 Mds FF en 1975 à 3000 Mds. FF fin 1996. Les déficits publics que finançait l’impôt d’inflation avant 1985 exigent aujourd’hui l’émission d’emprunts publics que le marché interne ne couvre plus.

A la fin du système de changes fixes (1973),  le volume d’échanges quotidiens des devises était de 20 Mds. $. En 1986, il était monté à 200 Mds.$.. En 1995, il atteignait 1300 Mds. $, soit l’équivalent du PIB annuel de la France. Le marché des obligations a connu la même progression en raison justement, du fort taux d’endet-tement des Etats.

Cette hypertrophie des marchés a gonflé anormalement la capitalisation boursière.

Comme les banques secondaires (ou commerciales) disposent du pouvoir de création monétaire, en vendant ou laissant en pension des actifs financiers (titres de créances privés ou publics) aux Banques centrales, elles peuvent s’endetter à faible taux pour acheter des actions et obligations.

Or, quand la demande d’actions et d’obligations devient supérieure à l’offre, les prix montent et c’est la naissance de la bulle spéculative boursière.

A noter d’ailleurs, qu’avec la titrisation, n’importe quel agent économique peut emprunter à faible taux et acheter des titres (cf. page 2 un exemple de spéculation au quotidien).

Déjà, en décembre 1996, le président de la FED avait dénoncé « l’exubérance irration-nelle des marchés boursiers » avec 6330 Mds.F d’actions et obligations émises sur les 9 premiers mois de 1996  à Wall Street.

Cette hypertrophie de la capitalisation boursière, sans rapport avec la croissance économique réelle, débouche sur une économie d’emprunts comportant des risques évidents pour le système bancaire et l’économie ...et, dans lequel le but du jeu est de faire supporter la dette par un  autre que soi.  Comment ne pas craindre les risques de création d’une économie virtuelle déconnectée de l’économie réelle, et l’éclatement d’une bulle spéculative dont celles de Wall Street (1987), Tokyo (1990), Mexico (1994) et Hong Kong (1997) ne seraient que les prémisses  ?

Les analystes expliquent cette hypertrophie  boursière par la faiblesse des taux directeurs des Banques centrales qui tiennent compte  du contexte désinflationniste et du besoin de croissance (0,5 % à Tokyo, 3 % à Francfort). Selon eux, la hausse des taux directeurs de la Bundesbank le 9 octobre précipita la crise financière à Hong Kong. 

LA SOUVERAINETE  INDUSTRIELLE

En France par exemple, bien qu’il soit notoire que les investissements en actions ne soient pas assez développés, l’indice CAC 40 a gagné 20 % depuis le 1er janvier et 60 % sur 2 ans. Gonflement illusoire qui n’est pas un reflet fidèle de l’économie française. D’une part, la part de l’étranger dans la capitalisation boursière est d’environ 40 %, et même plus pour certaines grandes entreprises. Cette part  pourrait s’accroître dangereusement si des actions efficaces ne sont pas rapidement menées. D’autre part, les 40 plus grands groupes français qui entrent dans sa composition sont des multinationales et réalisent pour la plupart leur chiffres d’affaires à l’étranger.

A contrario, l’indice du second marché  qui représente des sociétés plus petites, moins internationalisées, fut, par contre, stagnant durant la même époque.

Par manque d’actionnaires français potentiels, les chefs d’entreprise se tournent vers les fonds étrangers. Ses actionnaires « historiques » ayant vendu, Schneider n’a eu comme issue que de faire appel aux fonds étrangers. Ce qui a fait dire à Laurent Fabius le 6 novembre que «Nos grandes entreprises sont de plus en plus opéables, c’est-à-dire achetables à merci. Autant il est difficile pour des entreprises françaises d’acquérir des grandes entreprises à l’étranger, autant la réciproque n’est pas vraie ». 

Part  du capital détenue par les étrangers

Sociétés

%

Sociétés

%

Accor

42

Legrand

20

AGF

40

L’Oréal

43

Air Liquide

22

LVMH

20

Alcatel Alsthom

35

Michelin

20

AXA-UAP

25

Paribas

35

Cie Bancaire

20

Pernod Ricard

25

BIC

20

Peugeot

35

BNP

30

PPP (1)

25

Bouygues

30

Promodès

10

Canal Plus

22

Renault

15

Carrefour

11

Rhône Poulenc

40

CCF

36

Saint Gobain

34

Danone

30

Sanofi

20

Dexia

39

Schneider

30

Gle des Eaux

35

Société Générale

34

Elf Aquitaine

46

Suez Lyonnaise

20

Beghin Say

73

Thomson CSF

20

Havas

14

Total

50

Lafarge

35

Usinor

30

Lagardère

33

Valéo

47

POLITIQUE DES ENTREPRISES

La politique des firmes repose soit sur la rentabilité, avec la compression de leurs coûts de production, soit sur le développement, avec l’élargissement de leurs sphères d’influence.

Afin de comprimer leurs coûts de production, les entreprises se recentrent sur leurs métiers, externalisent et filialisent leurs activités annexes. Cette logique les conduit ainsi à délocaliser. En 1995, 40.000 firmes multinationales couvraient les 2/3 des flux du commerce international en produisant hors de leur pays d’origine.

Le développement de ces firmes ne peut être atteint qu’à travers l’internatio-nalisation et la mondialisation de leurs chiffres d’affaires. A cette fin, elles investissent dans les pays émergents, potentiellement en croissance, et trans-fèrent leurs productions vers les pays à bas coût salariaux.

La concentration d’entreprises par fusions-acquisitions et joint-ventures est devenue le principal facteur d’accumulation du capital. La part du capital transnational est passée de 17 % du PIB mondial en 1965 à plus de 30 % en 1995. Dans ce tourbillon, les intérêts des entreprises divergent de plus en plus de ceux des nations. 

LA CRISE ASIATIQUE

En juillet 1997, la Banque centrale thaïlandaise rompt la parité entre la monnaie nationale, le bath, et le dollar, suite à des attaques des marchés financiers liées à l’ampleur des déficits, à la crise de l’immobilier et à la fragilité du système bancaire. La crise s’étend à Hong Kong.

La crise se propage  par  voie économique, les investisseurs révisent à la baisse les prévisions de croissance des entreprises ; par voie financière, les gestionnaires de fonds prennent leurs profits et se placent ailleurs sur des valeurs refuges, notamment des emprunts d’Etat plus surs que les actions. Si la bulle financière était visible avec 240 % de croissance des cours de Wall Street de janvier 1991 à septembre 1997, elle éclata en Asie. 

 REGULER LES MARCHES ?

Le premier ministre malais, Mahathir Mohamad, peut accuser le financier Georges Soros  d’avoir fait effondrer le bath thaïlandais et le ringgit malais et dénoncer l’improductivité et l’immoralité du marché des changes. Il n’en est pas moins vrai que les économies et le systèmes bancaires asiates reposent sur des créances douteuses qui alertèrent les investisseurs.

Ceci dit, Georges Soros soulignait que «la globalisation du capitalisme n’est pas sans risques, les  marchés financiers sont par nature instables, et fonctionnent à partir d’anticipations. Ils surréagissent aux mauvaises nouvelles, provoquant des réactions en chaîne ». Dénonçant le mythe de l’autorégulation des marchés, il remarquait que les marchés ne sont pas assez surveillés et suggérait l’instauration d’un type de réglementation qui permette de suivre les positions des intervenants et de recueillir les données du marché .

A ce titre, le FMI a reçu récemment des pouvoirs statutaires lui permettant de contrôler de près les pays présentant des déséquilibres de leur balance des paiement susceptibles de déclencher des désordres monétaires, tout comme les pays s’engageant dans un processus de libéralisation des capitaux.

Sans doute convient-il de ne pas confondre les mouvements de mondialisation et l’irresponsabilité des marchés.

Pour autant, la régulation et le contrôle des marchés ne peuvent émaner d’une main invisible que les sociétés ne pourraient diriger, ni davantage des Etats nationaux et firmes multinationales accumulant et orientant le capital à leur profit.

L’extinction de la dette publique, l’accroissement de l’actionnariat national et le réenracinement des entreprises exigent une nouvelle conception de la distribution du capital. Ces pistes restent encore à défricher.

Janpier Dutrieux


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