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3 – ÉCONOMIE RÉELLE ET ÉCONOMIE SYMBOLIQUE

L'économie réelle est celle des biens matériels et des ressources naturelles.

L'économie symbolique est celle de la valeur des choses, des cours (matières premières, monnaies...), de l'argent.

Les richesses réelles sont concrètes, ce sont toujours des biens matériels. Leur représentation symbolique est toujours abstraite et s'exprime en francs.

Nous regarderons leurs différences grâce encore à deux courtes histoires:

LES DIX COMMERCANTS

Dans une petite ville, 10 commerçants vivaient en bonne intelligence. Tous réalisaient un bénéfice de 25% sur chaque vente. Un beau matin, l'un d'eux reçoit la visite d'un client de belle prestance qui lui achète un objet de 1.000 F contre deux beaux billets de 500 F tout neufs. Heureux de cette aubaine, notre commerçant décide d'acquérir un objet de même valeur, qu'il convoitait depuis longtemps chez son voisin sans pouvoir l'acheter; il lui remet les 2 billets. Le 2ème commerçant en use de même avec le troisième; et ainsi de suite jusqu'au dixième.

Bonne journée pour tous. Ils ont enregistré un honnête gain comptable de 250 F. Hélas, le lendemain, il faut déchanter, les billets étaient faux. Nos 9 commerçants, mus par un sentiment de solidarité, s'accordent pour verser au dernier les 2/5 de leur bénéfice, soit: 100 F x 9 = 900 F.

Ainsi, tous sont payés. Et il reste à chacun un bénéfice de 150 F issu des deux faux billets. Du point de vue comptable, l'opération est impeccable. Tout le monde est satisfait, le percepteur et les volés presque autant que le voleur.

Moralité de cette histoire:

L'ensemble des commerçants a été dépossédé d'une valeur matérielle, emportée sans paiement par un escroc; mais cette opération rapporte des bénéfices comptables aux dix commerçants. (voir note)

Les VALBANS et les MELANS

Il était une fois deux pays, la Mélanie et la Valbanie, qui vivaient en bonne intelligence. Les Mélans produisaient beaucoup de blé, quelques mille tonnes de plus que leur consommation. Mais ils manquaient fortement de briques pour la construction. Or, quand elles tournaient à plein régime, les fabriques valbanes de briques en produisaient quelques mille tonnes en excédent. Mais tout s'arrangeait parce que les Valbans étaient friands du blé importé de Mélanie.

Curieusement, les prix de revient du blé et des briques étaient identiques: 100 piastres la tonne.

Pour prendre une juste mesure de la qualité des relations qui s'étaient nouées entre les divers producteurs de chaque pays et les divers importateurs de l'autre, il faut savoir qu'en ce temps-là, la conjoncture était bonne et les prix stables: jour après jour la cotation du blé et celle des briques se maintenaient à 120 piastres la tonne.

C'est ainsi que les briques servaient de fret de retour aux navires apportant en Valbanie un blé très apprécié par sa population.

Moralité de cette histoire

La réalité matérielle est favorable: les producteurs des deux pays enrichissent leurs collectivités de biens matériels et les échangent rationnellement.

Un observateur naïf, n'ayant pas subi de formation classique, serait tenté d'assimiler ces transactions à du troc. "Ces affaires-là, penserait-il, sont sages et bonnes puisqu'elles satisfont aux intérêts des deux parties, qui se défont de leurs surplus pour acquérir des produits qui leur manquent"

Mais voici qu'à la suite d'un événement extérieur, la conjoncture mondiale se détériore. Les cours du blé et des briques s'effondrent. Chacun baisse de moitié et c'est la catastrophe économique. Le troc serait resté identique mais les producteurs de blé et les fabricants de briques déposent leurs bilans, faute de pouvoir supporter une perte de 40 000 piastres. Les échanges cessent aussitôt, au grand dam des habitants des deux pays amis.

Moralité à ce supplément de la fable: c'est la comptabilité qui a déguisé cette réalité, sans incidence pratique pour les deux producteurs, en calamité financière.

Deux déductions s'imposent:

1 - Il y a deux sortes de profits:

- les profits réels (matériels, concrets). Ce sont par exemple: une récolte de pommes, l'achat d'un appareil photo, l'audition d'un concert. En somme: "tout bien ou service dont on peut profiter"

- les profits financiers (symboliques) Ce sont par exemple le produit de la vente des pommes ou de l'appareil photo ainsi que la recette du concert

2 - Il n 'y a pas nécessairement concordance entre ces deux profits. Il peut même y avoir opposition entre eux. En effet:

- il est possible d'enrichir la collectivité en perdant à titre individuel (fabriquer des produits appréciés par ses clients et devoir déposer le bilan car on n'est pas rentable face à une concurrence sauvage)

- il est aussi possible d'appauvrir la collectivité en gagnant à titre individuel (détruire sa production pour maintenir les cours).

Finalement

===> L'économie traditionnelle ne mesure que des représentations symboliques (prix de revient, chiffre d'affaires, taux de rentabilité...). Elle ne se préoccupe pas des richesses réelles produites par l'action des hommes pour répondre à leurs besoins ou à leurs désirs. Elle ne se préoccupe pas non plus des avantages ou des dangers de ces productions

Pour paraphraser Korzybski, l'économie traditionnelle oublie que: "Le mot n'est pas la chose" ou bien que "la carte n'est pas le territoire". De même, la comptabilité n'est pas l'entreprise.

La confusion entre ces deux notions justifie par exemple:

- la mise en jachères, l'existence de quotas, la destruction des surplus... dans le seul but de maintenir les cours.

- le maintien de la fabrication de produits dangereux (amiante, sang contaminé, drogue...) ou la génération de pollution (rejet dans l'air ou dans l'eau) pour des raisons de rentabilité financière

- l'existence de la spéculation financière créant artificiellement de la richesse symbolique au prix d'une perte de richesse réelle (gaspillage des ressources naturelles, diminution de la valeur du travail...)


Note.

J'ai reçu le message suivant d'un lecteur: "Dans la petite fable des 10 commerçants, où est la supercherie ? L'escroc est satisfait : il a volé 1000F. D'accord. Pour les 10 commerçants, quel est le bilan ? Chacun a perdu 100F, ce qui rétablit l'équilibre. Le vol ne crée donc pas un bénéfice de 10 x 150F = 1500F, mais bien une perte de 10 x 100F = 1000F pour les commerçants. La conclusion n'est donc pas que « tout le monde est satisfait ». On imagine bien que si la conclusion était celle que vous donnez, il suffirait de multiplier le montant des escroqueries pour satisfaire à la fois tous les escrocs (on le savait déjà) et tous les commerçants.

Manifestement, ce lecteur a mal compris, ou mal lu. Voici ce que je lui ai répondu:: Il ne faut pas confondre "trésorerie" et "bénéfice comptable"... C'est de celui-ci dont nous parlons. Chaque commerçant avait un objet à vendre. Cet objet, chacun l'avait acheté 750 f à son fournisseur (puisque son bénéfice est de 25% sur le prix de vente). Prenons chaque commerçant dans l'ordre:
"Commercant 1". C'est celui qui qui a reçu les faux billets en premier. Il a acheté 750 F et vend 1000 F. Son bénéfice _comptable_ est donc de 250 F. Il a en main deux billets de 500 F.
Le "commercant 2" vends un autre objet au "commercant 1" pour ces 1000 F. Ce "commercant 2" fera également un bénéfice comptable de 250 F (puisqu'il a acheté l'objet à son fournisseur pour 750 F)..
Etc.
Nous arrivons maintenant au "commercant 10". Il a vendu au "commercant 9" un objet pour 1000 F sur lequel il a également fait un bénéfice comptable de 250 F. Hélas les billets sont faux, il s'en aperçoit, il doit les détruire. Chaque commercant , du 1 er au 9°, verse à son malheureux collégue 100 F, extrait de sa trésorerie. Ils versent donc, ensemble, 900 F au commercant 10. Leur bénéfice à chacun (commercants 1 à 9) est donc réduit de 100 F. Le bénéfice de chaque commercant n'est donc plus que de 250 - 100 = 150 F, ce qui fait au total un bénéfice de 150 x 9 = 1350 F, pour l'ensemble des 9 premiers commercants. Le dixième commercant recoit 100 x 9 = 900 F. Comme il avait acheté l'objet vendu au commercant 9 pour 750 F, il a, dans son bilan, un bénéfice de 150 F, comme les 9 autres. Le total des bénéfices comptables est bien de 1500 F pour les dix commercants (ils sont relativement satisfaits), sur lequel le fisc prendra sa part (il est également satisfait, bien qu'il ait perdu une partie).
Il est vrai de dire que les 10 commercants ont subit une perte de 1000 F... mais il s'agit d'une perte d'un bénéfice supplémentaire POTENTIEL de 100 F chacun, bénéfice supplémentaire qu'ils AURAIENT PU FAIRE si les billets n'avaient pas été faux (en ne devant pas rendre les 100 x 9 = 900 F au dernier commercant)..
Il est à noter que si ces faux billets avaient circulé 100 fois (au lieu de 10), c'est 10 fois plus de bénéfices comptables qui auraient été réalisés... et on revient au fait que l'injection de monnaie (vraie de préférence) dans un système économique, génère une activité multiplicatrice, cette activité étant également multipliée si la "vitesse de rotation" de l'argent augmente (l'argent qui tourne génère de l'activité et de l'emploi, l'argent stocké dans un bas de laine n'en génère pas).
Le problème (l'astuce ?) de cet apologue des 10 commerçants, et de la mauvaise compréhension, est seulement que, _dans la réalité_ de notre monde, le dernier escroqué (celui qui s'aperçoit que les billets sont faux) est le seul qui en est de sa poche, car, dans cette même réalité les différents intervenants (commercants) antérieurs ne se grouperont surement pas pour partager leurs bénéfices, même s'ils ont été réalisés par circulation de fausse monnaie... Mais, je répète, il ne s'agit que d'un apologue... et non d'un système économique que j'appellerais de mes voeux!.
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