2 - LA LOGIQUE COMPTABLE (ou "L'ILLOGISME" COMPTABLE ?)

La comptabilité financière possède sa logique propre, mais cette logique n’est pas celle des hommes; elle contredit parfois catégoriquement la logique primaire. La Palisse disait "Seuls s’enrichissent ceux qui amassent des richesses". La comptabilité ne l’entend pas ainsi. Selon elle, il est à la fois possible et légitime de s’enrichir sans prendre la peine de rien amasser. Il suffit que s’élève la "valeur" des richesses que nous détenons, ou que s’abaisse celle de nos dettes. Qu’est-ce à dire?

Pour commencer à y voir clair, il faut remonter au début du siècle dernier lorsque naquit, avec l’industrie moderne, une discipline nouvelle dite "économie politique".

La signification du mot "profit" semblait si évidente aux économistes du XIX ème siècle qu’ils ne prirent pas la peine de définir ce mot. Le sens qui prévalut est: "ce qui subsistait au crédit des comptes de profits et pertes quand les pertes avaient été portées à leur débit." . Dis plus simplement: "ce qui subsiste lorsque tous les frais sont déduits".

Or, les marges patronales étaient jugées seules profitables, donc les salaires figurèrent au débit de ces comptes.Le "profit" était devenu synonyme de "marge".

Les salaires étant au contraire, des frais, des dépenses, il furent donc assimilés à des pertes. D’où la volonté de les réduire au minimum par tous les moyens. Tout cela semblait tout bêtement évident, l’objet des activités économiques étant l’enrichissement. Or les patrons seuls s’enrichissaient au XIX ème siècle et les salariés n’y étaient pas conviés. C’est donc en superposant des évidences apparentes que, faute d’une définition rationnelle du profit, ces hommes se trouvèrent avoir inventé un système empirique dans lequel: L’abondance engendrerait automatiquement la misère.

Accessoirement, l’industrie y engendrerait naturellement le prolétariat et susciterait Karl Marx. Un système qui assimilait à des pertes la part du peuple, contraignait les salariés à rendre aux patrons la monnaie de leur pièce. 

Après quoi, les faits donnèrent raison aux économistes. Préfabriquées par eux, les crises de méventes qui secouèrent bientôt l’Occident furent pour eux autant de triomphes. Elles consacraient leur pensée.

Assise sur des données théoriques, en même temps que sur les faits, l’économie politique semblait devenue scientifique (alors qu’elle n’était que scientiforme). Les économistes avaient repéré les mécanismes très simples qui commandaient aux fluctuations conjoncturelles, et chacun savait que, plus les choses allaient mal, plus elles étaient près d’aller mieux, les "automatismes libéraux" y pourvoiraient.

Mais le progrès technique s’accélérant, surtout en Amérique, une crise de mévente plus grave survint en 1929. Loin de déclencher les automatismes classiques de sa propre résorption, cette crise-là se nourrissait de sa propre substance. Ce fut un cauchemar affreux. Plus saccagée et meurtrie que par dix guerres, l’Amérique était en train de sombrer. La plus riche et plus puissante des nations mourait de faim, impuissante à récolter les blés qui pourrissaient sur des champs abandonnés. C’était l’instant de vérité. Soumis à l’implacable logique qui est la leur, les faits se vengeaient de la folie des hommes. Mais, plutôt que de voir les faits, les hommes s’empressèrent d’édifier des théories encore moins adaptées au réel. Ils y furent aidés par la rapacité des gouvernements qui cherchaient tous les moyens de soutirer le plus possible d’argent aux producteurs et le plus discrètement possible.Plus la comptabilité était compliquée et artificielle, moins un homme de bon sens pouvait s’y retrouver.

LA COMPTABILITÉ FINANCIÈRE Fondée toute entière sur une définition aberrante du profit, la comptabilité financière est responsable de ces désastres. Aux yeux des comptables, la marge et le profit sont une seule et même chose. Or "profit" ne veut pas dire "marge".

La première conséquence de cette confusion est évidente. Le profit comptable n’est jamais qu’une partie du profit total des partenaires de l’entreprise (dont les salaires sont la part généralement la plus importante). Dans l’anecdote des dix commerçants du chapitre suivant, l’ensemble des profits comptables a semblé excéder la valeur de l’objet vendu, mais il n’en est rien, le profit total y excède le montant du paiement initial. Le moyen de paiement ayant servi dix fois, il en est résulté une cascade de marges réalisées sur d’autres ventes. Mais une partie ne saurait atteindre ni, à fortiori, excéder le tout.L’histoire des Valbans et des Mélans, également dans le chapitre suivant, nous propose un autre enseignement, les marges y sont négatives. On ne saurait illustrer mieux l’absence de corrélations quantitatives entre la production et le profit comptable.

==> Le vrai profit des entreprises est nécessairement égal à leur valeur ajoutée

C’est parce que la comptabilité n’en a aucun souci que ses écritures "ne collent pas", et la logique comptable est celle qui les "fait coller" au mépris des faits. La comptabilité financière ne fait, et ne saurait faire qu’une chose. Elle enregistre des prix, et en particulier, des changements de prix. Mais il en est de deux sources:

1.- Changement de prix économique: il est dû aux plus-values et aux moins-values qui affectent la valeur fonctionnelle des richesses. Ces plus-values résultent des transformations que l’homme ou la nature font subir aux choses. Un lingot d’acier transformé en tôle acquiert une plus grande valeur fonctionnelle, une poire se valorise en mûrissant. Le mot "production" désigne ces transformations économiques

2.- Changement de prix financier: il est dû aux hausses et aux baisses qui affectent le cours des richesses. Ces deux choses sont confondues dans les prix et dès lors, aussi dans les profits que dégage la comptabilité financière. Mais il est aussi deux sortes de profits:

2.1 - Les profits financiers (ou comptables) qui mesurent les marges nettes des entreprises.

2.2 - Les profits réels ou matériels, représentés par l’ensemble des biens et services distribués par les entreprises.

La comptabilité financière confond indémêlablement ces quatre choses. De toute évidence il ne peut en résulter que des nombres dépourvus, du point de vue collectif, de toute signification. Voilà pourquoi notre monde économique n’est pas intelligible : il prend ses appuis sur des chiffres qui ne représentent que la marge des entreprises. C’est ainsi que les humains ont été pliés aux impératifs nés de ces fictions comptables.

==> Dès lors, nous vivons dans un monde FINANCIER faussement libéral.


Notes:
1 - Le seul "profit comptable" est un profit symbolique (la marge). En réalité, c'est le chiffre d'affaire d'une entreprise qui représente un "profit réel". Au premier degré, sur le chiffre d'affaire:
- 1/3 est distribué aux salariés
- 1/3 aux fournisseurs
- 1/3 à l'Etat (et très peu aux actionnaires)
Au second degré, compte tenu des différentes restitutions d'impôts (directs et indirects)
- 1/4 aux salariés
- 1/4 aux fournisseurs
- 1/2 à l'Etat (et toujours très peu aux actionnaires)
Et nous arrivons à des "idioties comptables et réglementaires".
Imaginez une entreprise qui fait 30 fois son capital en chiffre d'affaire.
Exemple: capital 100000 F, CA 3000000 F, avec 10 ouvriers: donc 750000F de salaires (1/4), 750000F pour les fournisseurs (1/4), et 1500000F pour l'Etat (1/2).
Deux années de suite ses pertes représentent 50% de son capital (donc 50000 F), elle doit déposer son bilan car elle ne trouve pas de capital (les banques, bien trop frileuses, ne lui prêtent pas d'argent).
L'État perdra donc: 1500000 F immédiatement, mais en plus devra payer des aides aux salariés qui sont mis au chômage (ceux de l'entreprise, plus une partie de ceux des fournisseurs), ce que nous pouvons estimer à 1000000 F. C'est donc 2500000 F qu'aura perdu l'Etat. N'aurait-il pas mieux valu qu'il donne 50000 F (bien symbolique), plutôt que de perdre ces 2500000 F ?
2 - Pourquoi diable l'Etat doit-il acheter (cher, aux financiers) l'argent dont il a besoin pour le bien collectif?  Pourquoi diable ne le produit-il pas lui-même ? Nous verrons un peu plus tard des démonstrations des limites auxquelles l'Etat doit aussi se soumettre, mais pour les résumer: la masse monétaire en circulation DOIT être équivalente au PIB possible (sans chômage), divisé par la vitesse de circulation de la monnaie. Mais encore: les financiers ont bien évidemment tout intérêt (c'est le cas de le dire) à ce que la masse monétaire soit insuffisante. Ils peuvent prêter plus cher (à l'Etat). Quand nous savons que 98% des transactions monétaires sont purement spéculatives, que donc seulement 2% servent au commerce, c'est ici que l'on s'aperçoit que la monnaie est devenue une marchandise et non plus un moyen de payement. Et qui donc produit cette "marchandise" et se fait payer pour la prêter?

Donnons aux spéculateurs des billets de monopoly, ils feront moins de dégâts dans le fonctionnement général des échanges économiques!

 


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